
Le 5 avril 1794, l’exécution de Camille Desmoulins s’inscrit comme un moment dramatique et symbolique de la Révolution française. Rebelle passionné, journaliste engagé et proche des grands événements de l’époque, Desmoulins incarne à la fois l’esprit tumultueux de son temps et les excès infernaux de la Terreur. Son destin, scellé par le tribunal révolutionnaire, reflète la montée en puissance d’un régime impitoyable qui n'arrivait plus à distinguer ses amis de ses ennemis et pour lequel certains à gauche ne cachent pas aujourd'hui leur admiration.
Une France changeante
À partir de 1789, la France entre dans un cycle de changement chaotique et permanent. Aucun système n’est réellement stable et tout peut changer brusquement. Ainsi, les amis loyaux et les anciens alliés d’hier peuvent se retrouver à leur tour persécutés le lendemain. La Révolution, née du désir de liberté et d’égalité, bascule ainsi rapidement dans la violence extrême et la Terreur. Dans ce climat grandissant de suspicion et de rivalités politiques, Camille Desmoulins, autrefois fervent partisan des idéaux révolutionnaires et ancien compagnon d’enfance de Robespierre, se retrouve pris au piège dans la toile de la répression. Sa proximité avec Danton, jugé opportuniste mais aussi trop modéré, fait de Desmoulins quelqu’un de suspect et de dangereux pour les adeptes les plus fanatiques de la Révolution.
Un bon révolutionnaire
Pourtant, Camille Desmoulins est loin d’être un ennemi du progrès révolutionnaire. Dès le 12 juillet 1789, lors du renvoi du Ministre de Louis XVI, Jacques Necker, il accourt au jardin du Palais Royal pour alerter la population : : « Monsieur Necker est renvoyé ; ce renvoi est le tocsin d'une Saint-Barthélemy des patriotes : ce soir, tous les bataillons suisses et allemands sortiront du Champ-de-Mars pour nous égorger. Il ne nous reste qu'une ressource, c'est de courir aux armes et de prendre des cocardes pour nous reconnaître ». Par ces paroles, Desmoulins devient ainsi l’une des étincelles qui mettent le feu aux poudres de la Révolution menant alors à la prise de la Bastille, le 14 juillet.
En 1792, notre jeune et fougueux révolutionnaire devient le secrétaire de Danton, fraîchement nommé ministre de la Justice, et l’aide à mettre en place le terrible tribunal révolutionnaire. « Le salut du peuple exige de grands moyens et des mesures terribles […] Soyons terribles pour éviter au peuple de l’être », se justifiait ainsi Danton. Favorable à l'abolition de la monarchie, Desmoulins vote sans hésitation pour la mort de Louis XVI lors de son procès en 1793
Bref, autant d’actions et de discours qui auraient pu certifier auprès de beaucoup que Camille Desmoulins n’était pas de ceux qui regrettaient le règne des tyrans du passé. Cependant, « La Révolution est comme Saturne : elle dévore ses enfants »; une dure leçon qu'apprit malheureusement notre jeune révolutionnaire lors de ses derniers instants.
Le déroulement de l’exécution
La chute de Desmoulins fut précipitée par celle de Danton, devenu l’homme à abattre pour le Comité de Salut Public en raison de son opposition à la politique mené par Robespierre. Pour faciliter son arrestation et salir son image, l’un des fidèles de l'Incorruptible, le fougueux Saint-Just, déclarait ainsi à la Convention selon l’académicien Max Gallo : « Danton a été […] le protégé de Mirabeau, ce personnage affreux. Il était aux côtés de Dumouriez, le traître, le déserteur. Il a cherché à sauver les Girondins. Il a fait l'apologie des hommes corrompus dont il a été le complice. Méchant homme, Danton a comparé l'opinion publique à une femme de mauvaise vie. Il a dit que l'honneur était ridicule, que la gloire et la postérité étaient une sottise. […] Que tout ce qui fut criminel périsse ».
Arrêté ainsi à la suite de Danton en raison de sa proximité avec lui, Desmoulins est jugé sans réelle possibilité de se défendre. Lorsque le Tribunal révolutionnaire lui demande son identité, il répond avec une ironie amère : « J’ai trente-trois ans, âge du sans-culotte Jésus, âge critique pour les patriotes ». Condamné à mort, il est conduit à la guillotine le 5 avril 1794 avec Danton et Fabre d’Églantine. Avant sa mise à mort, il écrit avec passion une ultime lettre à son épouse, Lucile. Elle aussi est arrêtée par la Terreur et accusée grossièrement d’avoir fomenté un complot contre la République. Cette charge mènera ainsi Lucile à suivre les pas de son défunt mari vers l’échafaud le 13 avril 1794. Son exécution laisse alors leur petit garçon Horace, âgé de moins de deux ans, orphelin de ses parents et, comme tant d’autres malheureux, devenir une victime collatérale de la Révolution.
La gauche, héritière des pratiques de la Révolution
Aujourd’hui encore, la gauche radicale et l’extrême gauche, qui se revendiquent comme les héritières et les ferventes défenseures de la Révolution, de la Terreur et de tous ses acteurs, perpétuent cette tradition consistant à écarter ceux qui, même au sein de leur propre camp, oseraient aller à l’encontre de l'implacable et l’autoproclamée pureté progressiste révolutionnaire. Ces ennemis étaient alors qualifiés de contre-révolutionnaires, puis de socio traitres avant qu'aujourd’hui, on les accuse aussi d’être fascistes, islamophobes ou encore collabos.
Fabien Roussel, dirigeant du PCF, formation historique de la gauche, en fait ainsi régulièrement les frais mais il n’est pas le seul. Alexis Corbière et son épouse Raquel Garrido, nos Camille et Lucile Desmoulins contemporains, en sont également des victimes. Malgré des années de loyauté à la cause de La France insoumise, ils ont été ainsi écartés, avec tant d'autres comme l'ancienne députée Clémentine Autain, pour avoir osé exprimer une critique envers la sacro-sainte ligne politique du Robespierre-Mélenchon. Preuve que dans ce théâtre révolutionnaire moderne, la moindre dissension vaut excommunication.
Eric de Mascureau