
Lactalis, le premier groupe laitier mondial, a décidé, unilatéralement, de ne plus collecter le lait de centaines d’exploitations en France, 168 dans le Grand Est dont 17 en Haute-Marne. Les membres de deux d’entre elles témoignent de leur désarroi et de leurs inquiétudes. Ils sont sonnés et en colère.
La dénonciation des contrats entre Lactalis et les éleveurs aura lieu le 15 janvier prochain et, un an après, le 15 janvier 2026, le lait ne sera plus collecté dans 17 fermes de Haute-Marne. Cette décision du groupe laitier français sidère les producteurs de lait. Ils n’arrivent même pas à y croire.
A Richebourg, Xavier Barret est l’un d’eux au sein de l’EARL Marchebourg qui emploie un salarié. A 42 ans, il produit 550 000 litres de lait par an et cultive 130 ha de céréales. Il raconte que « l’annonce, le 25 septembre dernier, a été hyperviolente. Un coup de téléphone, une lettre et tout est fini ». Au sein de l’organisation de producteurs dont il fait partie, il avait entendu parler de baisses de collecte ou de la non-redistribution de lait lors de l’arrêt d’un producteur mais il ne s’attendait pas à « ça ».
Xavier Barret a investi sur 20 ans et son outil de production est, aujourd’hui, à son optimum en termes d’animaux et de volumes de lait produit. Il a encore cinq années de remboursement de prêts et regrette l’engrenage dans lequel il s’est mis. Il se souvient qu’à la fin des quotas laitiers, en 2012, durant lesquels la production de lait était gérée par département, les éleveurs laitiers ont donné leur outil de production aux laiteries. « Aujourd’hui, ils ne maîtrisent plus rien et sont à leur merci de décisions comme celle de Lactalis. »
Dans le flou
Quelque 65 % du chiffre d’affaires de sa ferme sont issus de l’atelier lait et ce dernier permet d’employer un salarié. Sans lait, plus de salarié et plus de rentabilité. Xavier Barret avoue être dans le flou : « Je ne peux pas me permettre d’arrêter le lait. J’espère pouvoir rejoindre une autre laiterie présente sur le territoire (Sodiaal, Ermitage, Savencia) mais, pour l’instant, je ne sais pas ». Il se pose de nombreuses questions : quelle référence prendraient-elles ? Dois-je me séparer d’animaux ? Dois-je arrêter de les mettre à la reproduction ? Dois-je acheter un tank à lait sachant que celui-ci est en location ?
Toutes ces questions ont été mises sur la table, lors d’une réunion en préfecture. Aucune réponse n’a surgi mais tous les cas ont été présentés comme les jeunes qui sont en cours d’installation (voir ci-contre) ou ceux qui prendront leur retraite et dont la ferme ne vaudra plus rien en perdant leur référence laitière. Mais, le plus grand choc de Xavier Barret est le mépris et le manque de considération dont fait preuve Lactalis : « Pas un mot. Pire : traditionnellement, chaque fin d’année, la laiterie nous offre un plateau de fromages. Cette année, elle l’a annulé. C’est mesquin. Tout ça pour un milliardaire (Emmanuel Besnier). On se croirait au temps des seigneurs qui avait droit de mort sur ses sujets ».
Entre l’Etat qui ne prend pas ses responsabilités et le silence de la laiterie, le seul espoir de Xavier Barret vient de l’organisation de producteurs qui est déjà entrée en connexion avec les autres laiteries afin de connaître leurs disponibilités en volume. « Notre seule chance est la déprise en production de lait et donc le manque de lait en France alors que la consommation se maintient. » En attendant, il a la sensation d’être le prisonnier d’un emprunt : « J’ai l’impression d’avoir travaillé pendant quinze ans pour rien. Je regrette d’avoir voulu devenir paysan. Je me suis pourri la vie. »
Frédéric Thévenin
« Nous sommes pris pour des pions »
Rémi Bablon s’est installé en 2019 au sein du Gaec des Trois Fontaines, à Thivet. Ils sont trois associés et sa sœur, Coralie, doit les rejoindre le 1er janvier prochain. Or, pour des jeunes, la décision de Lactalis apparaît comme un tremblement de terre. Impossible de se projeter et, comme dans toute entreprise, l’incertitude est dévastatrice. A partir d’un troupeau laitier de race Simmental de haut niveau génétique, le Gaec en polyculture élevage produit 1,1 million de litres par an. Le lait représente, selon les années, 40 à 50 % du chiffre d’affaires de l’exploitation et Rémi Bablon le dit franchement : « A l’annonce de la non-reconduction du contrat, j’ai eu l’impression d’être pris pour un con. Lactalis ne se rend même pas compte des conséquences ».
Cette année, le Gaec vient de changer de tank pour le dimensionner à l’évolution de la production. En avril dernier, une étude économique a été réalisée dans le cadre de l’installation de Coralie et, jamais, ils n’ont été prévenus de quoi que ce soit. Pire : il leur a été annoncé qu’il lui serait attribué 150 000 litres. Avec l’impression de ne faire que subir, Rémi Bablon résume : « On signe un contrat un jour et le lendemain, on nous fout à la porte. Nous sommes pris pour des pions. Lactalis joue avec les éleveurs comme un chat avec une souris avant de la tuer ». Il estime qu’ils auraient pu être consultés ou prévenus sachant que la volonté de développer leur production laitière était annoncée depuis plusieurs mois.
Emprise de doutes pour son avenir, la tristesse de Coralie Bablon est palpable d’autant plus que l’atelier laitier est sa passion et son domaine de prédilection. Avec son frère, elle dit ne pouvoir que « croiser les doigts pour qu’une laiterie accepte de les reprendre ». Elle ne cache pas son attachement à cette production et ils évoquent le travail de trois générations qui pourraient disparaître. Rémi Bablon dit ne pas pouvoir se placer dans la perspective d’arrêter le lait. « C’est impossible. Nous avons trop investi. En plus, la construction actuelle d’un méthaniseur est calée au troupeau laitier puisqu’il faudra y introduire 65 % de fumier. »
L’incroyable M. Besnier
En 2021, lors d’une rencontre à laquelle participait jhm quotidien, Emmanuel Besnier, le grand patron de Lactalis, expliquait aux éleveurs que, pour améliorer leur revenu, ils devaient faire des économies d’échelle en investissant, en augmentant la taille de leur troupeau et en produisant plus. Lui ne pouvait rien pour eux en matière de prix du lait. Seuls, eux, devaient réduire leurs coûts de production. Trois ans après, le même homme rompt des contrats laissant les éleveurs sur la paille. Heureusement qu’ils ne l’ont pas écouté…