
Le Parti socialiste (Section française de l’Internationale ouvrière) se constitue lors d’un congrès réuni salle du Globe à Paris, 8, boulevard de Strasbourg, du 23 au 25 avril 1905. En lui-même, l’événement ne remue pas les foules. L’historienne Madeleine Rebérioux parlait d’un « congrès de notaires ».
À huis clos, les représentants des diverses organisations (Parti socialiste français, Parti socialiste de France, Parti ouvrier socialiste révolutionnaire, fédérations autonomes) ratifient une déclaration de principes et des statuts préparés en commun.
Il faudra attendre de longs mois avant que l’unité socialiste ne soit assurée dans tous les départements. Les effectifs sont incertains : officiellement 34 688 cotisations versées par les 67 fédérations (une seule pour toute la Bretagne, la Basse-Normandie ou la Lorraine, encore terres de mission), donc sans doute près de 30 000 adhérents, une trentaine de députés, un potentiel électoral avoisinant les 10 % de suffrages. Cela ne veut pas dire qu’il n’existait pas une attente, un élan en faveur de l’unité.
Processus tortueux
Quelques grands événements militants l’accompagnent d’ailleurs : manifestations unitaires pour soutenir la révolution russe (dès le 31 janvier à Paris au Tivoli-Vauxhall, puis dans les départements), suivies par un grand meeting à Béziers (30 avril) et l’inauguration par Jaurès de la coopérative vinicole à Maraussan (1er mai). L’alliance des ouvriers et des paysans, prise au sens large, en y incluant travailleurs intellectuels et autres, est jugée fondamentale pour enraciner le socialisme politique en France.
L’unité est issue d’un processus long et compliqué, voire tortueux. Elle avance avec l’implantation électorale, notamment les conquêtes municipales obtenues en commun. Elle semble proche lorsque se constitue en 1898 un comité de vigilance, puis d’entente, entre organisations et journaux socialistes. Elle se construit dans la lutte contre les dangers d’autoritarisme, de poussée nationaliste et militariste lors des moments difficiles de l’affaire Dreyfus.
Elle trébuche dans ses hésitations et ses divisions, face à la participation ministérielle, lorsque le socialiste Millerand est ministre avec des modérés et des radicaux dans le gouvernement Waldeck-Rousseau de défense républicaine (1899-1902). Jaurès et Briand siègent ensuite dans la délégation des gauches, qui dirige la majorité parlementaire du gouvernement Combes (1902-1905), ce que refusent Guesde et Vaillant. Tout semble se défaire au fur et à mesure que se tiennent les congrès d’ensemble du mouvement socialiste (Paris, salle Japy en 1899 et salle Wagram en 1900, Lyon en 1901) chargés de fixer une ligne commune.
Et pourtant, tout se renoue. L’Internationale joue son rôle (congrès d’Amsterdam, 1904). Des intermédiaires de bonne volonté agissent : les jeunes Longuet et Renaudel, aile gauche du PSF, mais aussi Francis de Pressensé, président de la Ligue des droits de l’homme, Gustave Delory chez les guesdistes, patron de la fédération du Nord, attentif à renforcer syndicats et coopératives… Surtout, Jaurès en fait l’axe de sa stratégie : après la laïcité, prioriser l’organisation d’une force ouvrière autonome, notamment dans le combat pour la paix. Certains font d’autres choix : Aristide Briand, qui travaille à la loi de séparation des Églises et de l’État (1905), a déjà en tête un destin ministériel. Viviani hésite puis le suit.
Des débats houleux
Une nette majorité des militants et des électeurs souhaite l’unité, gage de futures avancées, voire de mieux encore… Les équilibres à trouver sur les stratégies d’alliance, la conception du parti et bien d’autres sujets encore ne sont pourtant pas faciles à trouver.
Affrontements, tensions et polémiques rythment les débats des socialistes, mais aussi ceux des syndicats et des coopératives. Ces dernières choisissent aussi l’unité fin 1912. Les syndicalistes affirment leur autonomie d’action et de pensée par rapport aux partis (la fameuse « charte d’Amiens » votée en 1906) et pratiquent un débat parfois rugueux, mais que les uns et les autres (Jaurès et Vaillant chez les socialistes) savent maintenir, apaiser et vivifier à la fois.
Le parti apparaît comme un moyen d’élargir la politique, de la sortir des seuls cercles électoraux ou militants. Il est un moyen d’organisation et de propagande. Fondé sur une assez large autonomie des fédérations, que les guesdistes jugent excessive, mais à laquelle tiennent Jaurès et Vaillant : « le parti se dirige lui-même au lieu d’être dirigé », indique ce dernier.
Des campagnes de masse sont décidées nationalement, avec « feuilles volantes » ou « tracts », affichages, rassemblements et manifestations, mais aussi réunions d’éducation ou de propagande jusque dans les moindres villages. Le principe d’une Fête de l’Humanité, sportive, culturelle, récréative et militante, est adopté en 1913 sur proposition de Marcel Sembat. Des pratiques modernes de la politique émergent alors, qui auront longtemps leur efficacité. L’unité est sans doute un combat, mais elle requiert aussi patience, mouvement et innovation.
Gilles Candar