
Le climat est tendu actuellement entre l’Algérie et la France et un écrivain franco-algérien est aujourd’hui en prison parce que le président de la République et le gouvernement de la France « font preuve de lâcheté face aux menaces et aux insultes des Algériens ».
Aux dernières nouvelles il paraîtrait que le Président algérien, Tebboune, se montrerait « plus clairvoyant » et que la France (Emmanuel Macron) aurait obtenu quelques satisfactions.
« Enfumage », bien entendu. Probablement que notre ami Boualem Sansal sera remis en liberté, mais n’espérez surtout pas que des milliers d’OQTF algériens soient repris par leur pays. Quant à tous les avantages offerts à l’Algérie, « ils ne seront pas remis en question ».
Il y a quelques décennies, le président de la République et le gouvernement de la France ne faisaient pas preuve de lâcheté mais bien au contraire, assassinaient en Algérie. Mais il est vrai qu’il s’agissait alors d’ordonner à l’armée française de « tirer » contre des citoyens français qui se mobilisaient « pour que l’Algérie reste française » et qu’ils puissent continuer à vivre « dans leur pays ».
Le 18 mars 1962 étaient signés les « accords d’Évian ».
Un « cessez-le-feu » était imposé dès le lendemain, 19 mars.
Un quartier d’Alger, Bab-el-Oued, dont une majorité de la population (plus de 100 000 habitants) composée en grande majorité d’ouvriers, de travailleurs, français mais d’origines espagnoles, italiennes, maltaises, etc. et même françaises et, politiquement, proches des partis communiste et socialiste, refusait de se résigner à abandonner le peu qu’ils possédaient et à devoir s’expatrier et c’est parmi la jeunesse de cette population que se formèrent les principaux commandos « Delta », sous les ordres du lieutenant Degueldre.
Le 21 mars l’OAS déclarait que « Les forces françaises devaient dès lors être considérées comme troupes d’occupation ».
Le 22 mars, un commando OAS interceptait un véhicule militaire à Bab-el-Oued et demandait aux militaires français de leur remettre leurs armes et de quitter le quartier.
Une fusillade : bilan 7 morts.
Le 23 mars, le blocus de Bab El-Oued était ordonné.
L’armée, les gendarmes, les CRS, investissaient le quartier. Des tanks et même l’aviation et les hélicoptères. On recherchait les activistes OAS mais l’on tirait sur tout ce qui bougeait : plus d’une vingtaine de morts et des dizaines de blessés.
De Gaulle l’avait ordonné : « Il faut en finir avec l’OAS » par tous les moyens, afin d’en finir avec l’Algérie française. »
Comme on le sait, le 26 mars une foule désarmée partait du Boulevard Laferrière pour alimenter les « assiégés » de ce quartier avec de l’eau, du pain, du lait, des légumes, des médicaments, etc.
Elle était bloquée par l’armée française, à hauteur du lycée Bugeaud, devant la caserne Pélissier, et se trouvait devant l’obligation de faire demi-tour pour revenir sur le plateau des Glières.
C’est à son arrivée, devant la Grande Poste, que l’armée française tirait des rafales sur cette foule pacifique.
Plus de 80 morts et des centaines de blessés.
C’était la fin de l’Algérie française. Ces Français qui défendaient la France étaient abattus par l’armée de leur pays, désormais au service de l’ennemi d’hier, le FLN.
Il me semble indispensable, au nom de la vérité historique, de présenter le témoignage bouleversant vécu par une jeune fille de 15 ans ce 23 mars 1962 à Bab-el-oued, alors qu’elle se trouvait chez elle, avec ses parents :
« Je m’appelle Georgette RODRIGUEZ.
À l’époque j’avais 15 ans et je vivais avec mes parents au 51 du boulevard de Champagne (en bas de la carrière Jaubert, dans la cité des combattants).
Ce jour-là, nous étions tous à la maison puisque personne n’était au travail.
L’ambiance était lourde ! De quoi ? Je ne sais pas trop.
En début d’après-midi, les gens sont sur les balcons et tout le monde y va de ce qu’il sait ou de ce qu’on lui a dit.
Des suppositions à n’en plus finir.
Puis des bruits sourds qui viennent d’on ne sait où.
Des tirs.
On rentre vite dans les appartements où on espère être en sécurité.
Moi, je suis dans le couloir de l’appartement en compagnie de ma mère et de notre voisine, madame VILLEMEU.
Les choses ont l’air de devenir plus graves.
Mon père est dans la cuisine : il regarde à travers les volets fermés quand, soudain, un bruit de tirs effrayant.
Nous sommes au cinquième étage, le dernier, et on a l’impression que les tirs sont tirés de tout près (sans doute d’un avion ?)
Soudain, je ressens un grand coup dans ma jambe et je m’écroule.
Ma mère, affolée, appelle mon père : « François ! François ! » Pas de réponse.
Elle se précipite dans la cuisine et là, elle voit son mari à terre dans une grande flaque de sang.
La pièce est criblée d’impacts de tirs à hauteur des armoires.
Elle appelle « au secours ! »
Le voisin du troisième, monsieur SOTOCA monte et voit le désastre.
Il se dépêche de nous faire descendre chez lui : là on me soigne avec les moyens du bord (c’est-à-dire pas grand-chose en vérité !)
J’ai un grand trou dans la cuisse, mais la balle n’est pas ressortie.
On reste là, tous atterrés et sans rien comprendre de la situation.
Un moment plus tard, les militaires pénètrent dans l’immeuble en criant qu’il y a des tireurs de l’OAS dans les étages.
Ils n’écoutent personne (ils ont peur).
Monsieur VILLEMEU, qui se trouve avec nous, ouvre la porte de chez monsieur SOTOCA pour aviser que sa femme se trouve en haut, et là, à bout portant, sans un mot, on lui tire dessus.
Il s’écroule ! Monsieur SOTOCA le rentre en le tirant par le bras : il a reçu le tir dans le ventre et il mourra plus tard dans les bras de monsieur SOCOTA qui ne peut rien faire pour lui.
La nuit passe pour nous tous entassés dans un placard.
Le lendemain, je ne sais pas trop comment arrive une ambulance qui veut m’emmener.
Je ne veux pas, mais on arrive à me convaincre, et me voilà partie.
En ambulance, tout le long du chemin, j’ai l’impression d’être dans un film : des militaires en armes : des engins. Une sensation que le monde s’est écroulé.
J’arrive à l’hôpital MUSTAPHA où l’on me fait une radio et on me donne une tisane.
Le temps passe, je suis amorphe, je n’arrive pas à penser, je me sens seule.
Un monsieur s’approche de moi et me demande ce qu’il y a. Il est officier de marine.
Je lui raconte tout.
Il me dit : « Tu n’as pas de famille en dehors de Bab el Oued ? »
– « Oui, ma sœur et mon beau-frère qui habitent à El Biar, monsieur et madame Molto « .
Il se charge de les contacter par téléphone et le soir même, mon beau-frère et mon oncle viennent.
Je les mets au courant et puisqu’on ne me fait rien, ils décident de m’emmener après avoir signé une décharge, et je pars en voiture pour la clinique des Orangers, où on m’opère rapidement.
La balle avait été arrêtée par l’os et je garde encore aujourd’hui ce macabre souvenir.
Il me faut dire aussi comme ultime souvenir que les militaires qui ont fouillé notre appartement où il y avait un mort et sans faire de sentiments, ont volé les économies de ma mère !!
Voilà mon 23 mars 1962 ! J’avais 15 ans.
Manuel Gomez