
La chute du régime fondé par le père de Bachar al-Assad, Hafez en 1970, a surpris toute la communauté internationale et aussi tous les spécialistes auto-proclamés, qui n’ont rien vu venir, comme d’habitude. Cela fait incontestablement penser à la chute du Mur de Berlin et à l’effondrement du bloc soviétique dans les années 1989/1991. Personne n’avait rien anticipé, même si les soubassements communistes soviétiques s’étaient fortement délités depuis le milieu des années 1950, et que des coups de boutoir considérables avaient été portés par des intellectuels comme Soljenitsyne, des politiques comme Ronald Reagan et le Pape Jean Paul II qui, dès son arrivée sur le siège de Pierre en 1978, sut manœuvrer avec une habileté et une intelligence stupéfiante, larguant dans les poubelles de l’histoire la plaisanterie de Staline «Le Vatican combien de divisions? ».
Bref, cela nous prouve, une fois de plus, qu’en histoire, les événements vont très vite, et que les choses qui apparaissent comme les mieux assises peuvent du jour au lendemain disparaître sans coup férir. Comme l’avait prophétisé Marx, et cela avait été repris par Raymond Aron « Les hommes font l’histoire, mais ils ne savent pas l’histoire qu’ils font. »
Désormais, une fois l’histoire écrite, il est dès lors facile d’expliquer que la tyrannie d’Assad a chuté pour les raisons suivantes. Premièrement, les Russes qui ont énormément à faire en Ukraine et qui souffrent, malgré les rodomontades de Poutine, n’ont visiblement plus eu les moyens de soutenir le régime baasiste. Ce dernier deuxièmement subissait une très sévère crise économique et n’avait plus les fonds suffisants pour payer ses fonctionnaires et surtout ses soldats, qui visiblement l’ont lâché (ils étaient selon un commentateur, payés 20§ par mois, quand ils l’étaient). Troisièmement, Israël a porté des coups très sévères au Hezbollah et donc à l’Iran, et les mollahs ne pouvaient plus, non plus, continuer à porter leur allié alaouite, et c’est ainsi que l’arc chiite dont faisait partie la Syrie a gravement échoué, l’Iran connait d’ailleurs une crise économique considérable. Israël vient de continuer à pilonner les sites militaires syriens, les USA aussi, pour essayer d’empêcher que les nouveaux maîtres islamistes de Damas ne s’en servent contre Tel Aviv. Enfin, comme toutes ces dynasties népotiques, la mafia régnait en maître et une très petite minorité vivait grassement sur le dos des autres, gageons que cela ne va sans doute pas changer avec les nouveaux patrons, sauf par le jeu des chaises musicales.
Qui peut profiter de la situation ? Certainement pas la France, ni l’Europe, qui n’ont aucune politique étrangère digne de ce nom. Les réfugiés syriens dans nos contrées ne rentreront pas dans leur pays, bien trop instable, et nous risquons au contraire, dans les prochains mois, de subir une nouvelle avalanche migratoire, car beaucoup de Syriens et de minorités qui seront martyrisés par les islamistes voudront venir chez nous. Car ne nous leurrons pas, les patrons du HTC et de la brigade d’Omar Omsen sont des affidés des mouvances islamistes, leur passé le prouve amplement, contrairement à ce que pense le Procureur national antiterroriste Olivier Christen (cf son entretien au Figaro du 10 décembre). Parler d’islamistes modérés est une fable, l’Histoire sanglante de plusieurs pays islamistes a prouvé l’inanité d’une telle conception, la modération en islam est une vue de l’esprit occidental. Autres perdants et non des moindres, la Russie, l’Iran et ses satellites comme le Hezbollah.
Alors, quels peuvent être les gagnants de l’affaire ? D’abord et en premier lieu la Turquie d’Erdogan qui joue la carte de l’islamisme sunnite depuis des lustres. Comme l’indique Renaud Girard dans Le Figaro du 10 décembre « Le grand gagnant de la chute de Damas, c’est Erdogan, le frère musulman qui préside aux destinées de la Turquie depuis le début du XXIe siècle ». Girard souligne judicieusement qu’Erdogan, débarrassé d’Assad va pouvoir mettre le paquet contre les Kurdes qu’il hait. Car Erdogan a un plan, une vision extrêmement dangereuse, la grande Turquie, retrouver la splendeur de l’ancien Empire Ottoman. Les Kurdes sont sa bête noire, son caillou dans sa chaussure, il veut les éliminer, ni plus ni moins, et il va tout tenter à cet égard. Autres vainqueurs de la chute d’Assad, mais de manière plus relative, Israël et les USA. Ces pays ont toujours combattu les chiites et ont toujours favorisé les sunnites, pour des raisons parfois diamétralement opposées. Le régime iranien des mollahs peut-il choir ? J’avoue que je considérais cette hypothèse comme peu plausible à court et moyen terme, les faits de ces derniers jours doivent nous incliner à envisager toutes les possibilités.
Je voudrais attirer l’attention des lecteurs sur un entretien donné ce 10 décembre par Richard Haddad au site Boulevard Voltaire. Cet entretien détonne par rapport à tout ce que l’on peut lire ici ou là. Richard Haddad connaît très bien la région. C’est un chrétien libanais d’origine. Il est journaliste, historien, politologue et directeur des éditions Godefroy de Bouillon. Tout d’abord, il rappelle que le régime syrien ne tenait que par l’armée Russe depuis 2015. Que ce régime « était une dictature sanglante d’un clan politico-mafieux issu d’une minorité alaouite ne représentant que 8 % de la population ». Il souligne qu’il n’était devenu de surcroît « qu’une béquille du régime iranien ».
Il n’est pas dupe sur Al-Joulani, le nouveau chef syrien, il le qualifie clairement de combattant islamiste, proche d’Al-Qaïda, changeant de doctrine, en étant désormais une sorte « d’organisation nationale-islamiste syrienne. » S’agissant justement des chrétiens de Syrie, il annonce « qu’il faut mettre un terme à la fable selon laquelle ils étaient protégés par le régime… La Syrie de Assad a tué des centaines de milliers de chrétiens, dont Béchir Gémayel et René Moawad, car ils refusaient de faire allégeance ». Il nous explique que les seuls chrétiens qui sont protégés sont ceux qui se trouvent en zone kurde, que Hafez Al-Assad a fait assassiner notre ambassadeur au Liban, Louis Delamare, et qu’il apporta son soutien logistique au Hezbollah libanais pour commettre l’attentat du Drakkar qui coûta la vie à 58 de nos soldats. Il considère que l’Occident a comme allié les Kurdes et comme ennemis les islamistes et les Turcs. Allez lire cet entretien sur BV. À l’heure où j’écris ces lignes, l’Allemagne, la Hollande et l’Autriche ont décidé de suspendre toute demande d’asile venant de Syrie, la France n’a toujours pas pris de décision. En effet, que vont faire les réfugiés syriens en Turquie, Erdogan trépignant pour les renvoyer. Iront-ils dans leur pays ? C’est peu probable. Qui les accueillera alors ? Poser la question…
Michel Festivi